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La semaine dernière, j’étais à Miami pour assister à une excellente conférence sur les marchés émergents organisée par BofAML, qui coïncidait avec le match Brésil-Écosse. Tout comme la victoire écrasante du Brésil 3-0 face à l’Écosse a mis en évidence une combinaison harmonieuse de génie tactique et d’excellence individuelle, le secteur des entreprises des marchés émergents a lui aussi donné une véritable leçon. Les buts du Brésil ne sont pas seulement le fruit de la performance exceptionnelle de Vini Junior : ils sont le produit d’un placement discipliné et d’une exécution sans faille sous pression. Des qualités que j’ai pu observer chez certaines entreprises des ME, qui ne se contentent pas de survivre, mais prospèrent, bien qu’elles opèrent dans un contexte marqué par des taux réels historiquement élevés et des incertitudes du côté de la dette souveraine.
Ce qui m’a frappé lors de mes rencontres, c’est le niveau de maturité des entreprises et le degré de sophistication du point de vue opérationnel. J’ai rencontré des directeurs financiers qui s’expriment avec aisance sur les cadres ESG, l’efficacité opérationnelle et l’allocation stratégique du capital, avec une précision qui ferait pâlir d’envie certains de leurs homologues des marchés développés.
À mesure que les entreprises gagnent en maturité, le marché évolue lui aussi, avec une part croissante de dette locale. Au Brésil, par exemple, selon l’un des cabinets de conseil que j’ai rencontrés, « la part de la dette des entreprises brésiliennes levée sur les marchés de capitaux locaux par rapport aux prêts bancaires avoisine pour la première fois les 50 % ». Cette émission locale de 150 USD marque un tournant structurel vers l’autonomie des entreprises, qui modifie en profondeur le contexte macroéconomique.
Il était également intéressant d’analyser l’impact des principales variables macroéconomiques sur les bilans des entreprises des marchés émergents, notamment les perspectives de croissance, l’inflation, la volatilité des prix des matières premières, ainsi que la hausse des taux d’intérêt locaux et la volatilité des devises locales . J’ai pu ainsi découvrir les stratégies mises en œuvre par ces entreprises pour renforcer leur résilience. Voici quelques-unes de mes conclusions :
La dynamique de croissance présente des nuances : si l’ambition des entreprises est indéniable, les contraintes liées au financement et à la notation les obligent à opérer certaines réorientations tactiques. La société énergétique quasi-souveraine argentine [YPF] en est un bon exemple. Son projet de GNL de plus de 20 milliards USD recèle un potentiel de transformation considérable, avec « un EBITDA de 12 milliards USD d’ici 2031, dont 3 milliards provenant de ce seul projet », mais il n’est pas certain que les fournisseurs soient en mesure d’accéder à des financements au rythme nécessaire pour soutenir les ambitions de croissance de l’entreprise.
Cela crée un paradoxe : les entreprises sont prêtes à investir à une échelle sans précédent, mais des obstacles au financement au niveau des États persistent. La direction de l’entreprise affirme avoir besoin de « 4,5 milliards USD, soit 1,5 milliard par an », mais elle doit recourir au financement par emprunt obligataire alors que le financement par les entrepreneurs reste difficile à obtenir, compte tenu du niveau élevé des taux locaux et des capacités de crédit limitées du secteur bancaire.
Dans d’autres pays, comme la Colombie, certains grands conglomérats du secteur des biens de consommation [Nutresa] misent sur une expansion par acquisition dans des pays mieux notés, tels que le Mexique et les États-Unis, afin de réduire leurs coûts de financement.
Il faut noter que, contrairement aux cycles précédents, les États aux capacités financières plus faibles, en particulier en Afrique, ont fait preuve d’une discipline de paiement nettement améliorée au cours de la période actuelle. La direction d’une multinationale énergétique mondiale présente dans plusieurs pays émergents [Puma Energy] a relevé que ces gouvernements avaient réglé sans délai leurs paiements liés à l’approvisionnement en carburant, malgré la hausse des prix du pétrole au deuxième trimestre 2026, tout en ajustant simultanément les prix à la pompe sur leur territoire plutôt que d’alourdir le poids de cette charge sur leurs budgets nationaux. En conséquence, les entreprises ont réussi à maintenir des profils de trésorerie plus sains que ceux qui ont pu être observés par le passé.
Contrairement aux précédents cycles de boom pétrolier, où les prix élevés avaient généralement pour effet de freiner les efforts de réforme, plusieurs pays exportateurs de pétrole ont su tirer parti d’un contexte favorable pour mettre en œuvre des changements structurels au sein de leur secteur énergétique. Le Nigeria illustre parfaitement cette évolution, comme en témoignent les retours d’acteurs du secteur privé, notamment une grande société indépendante d’exploration et de production pétrolière et gazière [Seplat Energy]. Cette dernière a indiqué avoir constaté une évolution significative en matière de gouvernance d’entreprise au sein de la compagnie pétrolière nationale [NNPC], son partenaire dans le cadre d’une coentreprise chargée du développement de gisement. Ces améliorations comprennent la mise en place d’un nouveau conseil d’administration technocratique, en remplacement des membres nommés pour des raisons politiques, une réorganisation de l’équipe de direction, désormais composée d’anciens professionnels de Shell et de Chevron plutôt que de fonctionnaires, ainsi qu’une transparence renforcée en vertu de la nouvelle législation PIA, qui impose à la NNPC de se transformer en société en nom collectif à responsabilité limitée (LLP) et de procéder à un reporting financier en bonne et due forme. Ces évolutions constituent des avancées significatives vers la mise en place d’un environnement plus propice à l’engagement du secteur privé, tant national qu’international.
Le sujet qui a sans doute suscité le plus de débats a été celui des retours d’entreprises concernant les opportunités au Venezuela. La transformation du pays suscite un vif intérêt, un participant l’ayant décrite comme « une véritable frénésie… on se croirait en Union soviétique juste après son effondrement », afin de rendre compte de l’ampleur des opportunités d’investissement direct. L’enthousiasme est palpable, mais prudent. Certains émetteurs font remarquer que les goulets d’étranglement dans les transports pourraient poser problème et que la Colombie voisine pourrait servir de pôle d’infrastructures utile. D’autres font remarquer que le surcoût lié à la mise en production des gisements pourrait être relativement modeste, étant donné que « même si à première vue, les infrastructures sont en très mauvais état, un seul gisement équivaut à la taille des réserves d’un pays voisin ». Les entreprises ont également manifesté leur intérêt pour les investissements dans les infrastructures aéronautiques au Venezuela. L’engouement suscité par ces opportunités potentielles a mis en évidence le paradoxe selon lequel les perspectives commerciales l’emportent sur la stabilité gouvernementale.
Si les entreprises ont généralement su gérer efficacement les vulnérabilités souveraines, leurs stratégies et leurs modèles de croissance restent néanmoins exposés aux risques associés. Exercer ses activités dans un contexte marqué par des taux réels élevés, une volatilité des devises et des bouleversements politiques peut poser des défis considérables.
Il est crucial de prendre en compte le contexte économique national, comme en témoigne la situation au Brésil où, au cours des douze derniers mois, des taux réels exceptionnellement élevés, avoisinant les 10 %, ont conduit certaines entreprises (y compris certaines entités investment grade) à procéder à une restructuration de leur dette. Toutefois, contrairement aux défauts de paiement observés par le passé, généralement dus à des fondamentaux d’entreprise fragiles, ces cas concernent des activités sous-jacentes saines, dans lesquelles des contraintes de liquidité ou des coûts d’endettement prohibitifs rendent nécessaire un rééchelonnement de la dette. En conséquence, nous prévoyons que les recouvrements atteindront 60 à 70 ct/USD, contre une moyenne historique de 40 ct/USD. Dans le même temps, d’autres secteurs, comme celui de l’aviation, restent sous pression, les opérateurs se voyant obligés de réduire leur endettement à court terme. Certains peuvent se tourner vers les marchés des capitaux pour trouver des solutions, tandis que d’autres dépendent de l’aide publique, ce qui constitue un point de vulnérabilité.
Toutefois, à mesure que les institutions nationales gagnent en maturité, les entreprises évoluent avec plus d’aisance dans le paysage politique. Par exemple, la plus grande société indépendante d’exploration et de production pétrolière et gazière de Colombie [SierraCol] bénéficie d’« institutions solides où le président n’a en réalité pas tant de pouvoir que ça », ce qui lui permet une bonne planification pour les entreprises, malgré les difficultés budgétaires générales que connaît le pays. Comme l’a souligné la direction : « Il y a tellement de freins et contrepoids au pouvoir du président qu’il est très difficile de faire passer une mesure farfelue. » Néanmoins, les perspectives de progrès significatifs demeurent, et l’accès aux marchés boursiers ainsi que la baisse des taux de référence pourraient donner un nouvel élan aux entreprises. Cette amélioration doit s’accompagner d’un assainissement budgétaire, un défi de taille dans les démocraties notées « high yield ».
Tout comme la victoire 3-0 du Brésil a démontré que le génie individuel (l’excellence des entreprises) et la discipline tactique (la sophistication institutionnelle) peuvent venir à bout de n’importe quel adversaire, les entreprises des ME ont développé certaines capacités et une résilience qui transcendent les contraintes traditionnelles liées au risque souverain. Elles ont appris à jouer sur n’importe quel terrain, par tous les temps, face à n’importe quel adversaire.
Pour nous en tant qu’investisseurs, cela signifie que le discours macroéconomique doit évoluer au-delà des dynamiques de corrélation traditionnellement admises entre les marchés souverains et les marchés d’entreprises. Nous assistons à l’émergence de secteurs d’activité dotés d’une grande maturité institutionnelle et déterminés à afficher des performances durables, même face à la volatilité des marchés souverains. À l’instar de la domination systématique du Brésil à Miami, cette évolution vers un découplage n’est pas le fruit du hasard ni des fluctuations des cours des matières premières ; elle résulte plutôt d’années d’évolution tactique et d’apprentissage institutionnel.
Le « beau jeu » continue, mais les règles ont radicalement changé. Les entreprises leaders ne sont plus de simples passagers dans le « bus » de l’État : elles mènent désormais leur propre évolution tactique vers une excellence durable.
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